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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Sketch/théâtre court

22 Novembre 2014 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

Sketch/théâtre court

1, dialogue (homme/femme)

« - Depuis quand ?
- Trois ans.
- Depuis trois ans, il n’a pas dit un seul mot ?
- Pas exactement. Il a commencé, semblait-il, par refuser d’aborder certains sujets. Les plus courants. Le temps qu’il fait par exemple, ça je m’en souviens. Il ne pouvait plus parler de la pluie, du beau temps, des nuages… J’ai cru que c’était un parti pris, une mauvaise humeur passagère. Mais non, ce n’était pas ça, pas du tout.
(Silence)
- c’était déjà là ?
- Oui. Déjà là. Mais on n’avait rien vu venir. On n’avait pas vu ce qui était là, énorme et monstrueux. (Elle souffle la fumée de sa cigarette). Le médecin nous a expliqué, ça commence souvent comme ça : des mots se perdent, semblant s’oublier, ils se perdent et on a beau chercher, rien, trou noir, angoisse. Puis, des pans entiers du vocabulaire s’effondrent et tous les mots peu à peu disparaissent. Inéluctablement. Et puis, maintenant…
- Plus rien ?
- Presque plus rien.
- Il ne parle plus ?
- Il crie, il gémit, il grince. Il répète « tan » pendant des journées entières.
- "Tan"?
- Oui, ça ne veut rien dire, et puis, c’est le seul mot qui lui reste, vous comprenez ?
- … je vois…
- Parfois, je crois l’entendre m’appeler, je crois qu’il m’appelle et qu’il pleure, mais quand je rentre dans sa chambre, non, il n’a rien dit, il n’a pas pleuré. Son visage est impassible et sans larme. Pâle. Il a toujours eu un visage comme ça, très pâle, très calme. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, comment il était avant…
- Oui, je m’en souviens. Vous espérez une amélioration ?
- Non, hélas, non.

2, choses entendues (petit garçon, seul)

Il demande depuis quand. Depuis quand quoi ? Elle dit un chiffre, des années. Je sais pas. J’entends pas bien d’ici. Ils disent : ne parle pas, ne parle plus, n’a plus de mots. Je …je sais pas. Ils parlent, eux, de la pluie, du temps qu’il fait. Ils ne disent pas grand-chose. Leurs voix sont… tristes. Oui. Toutes tristes. Et silencieuses. Messes basses. Chcheche. Elle fume. Lui, on dirait qu’il boit, quelque chose, un café, un thé peut-être. Pas d’odeur. Si, odeur légère, d’eau chaude. Elle a des larmes, dans sa voix. Je sais de qui. Je sais quoi. Veux pas savoir. Dehors, des enfants passent sur des vélos, leurs jambes de libellules. Je veux courir dans le soleil, je veux mettre mon doigt dans les fourmis.

3, plus rien que le souffle du vent (même femme, seule)

publié dans la revue Funambule, Autour des Auteurs, Montpellier.

Encre Henri Michaux

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