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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Movida Negra

12 Octobre 2016 , Rédigé par anne bourrel

Movida Negra

J’ai rencontré Rossi de Palma. Elle descendait l’Escalator de la gare. C’était l’hiver, la nuit. Il n’y avait presque personne dans le grand hall bien éclairé. En tous cas, les gens allaient et venaient sans même se rendre compte que la plus grande actrice de tous les temps était là. Bien droite sur les marches mécaniques, transportée de mon rêve jusqu’à ma réalité.

Je la regardais descendre, léviter plutôt. Je lui souriais. Je lui ai fait coucou de la main. Pas un coucou discret, non, un vrai coucou de fan : main ouverte, doigts écartés. Sur mon visage, mon sourire s’épanouissait.

Bientôt, tout mon corps se balançait. Bras en l’air, je criais son nom : Rossi, Rossi. Je sautillais sur place.

Elle a fini par baisser les yeux vers le bas de l’escalator. Son sourcil andalou en V renversé, sa bouche coussin de velours et son long cou comme la tige duveteuse d’un iris violet.

Elle m’a bien regardée.

Je lui disais des mots qu’on ne crie pas dans une gare, que je l’aimais, que mon amour à moi, c’était elle. Je parlais en français, avec tous les voyages qu’elle fait tout le temps, j’ai eu le temps de penser, elle comprend ce que je dis, forcément, je t’aime tout le monde connaît. C’est comme Ich liebe dich ou ti amo.

Elle a vérifié autour d’elle mais personne, non, personne ne s’intéressait à nous.

J’ai bien été attrapée quand elle s’est retournée et qu’elle s’est mise à courir, en essayant de remonter l’escalator à contre sens. Alors moi aussi, je me suis jetée sur les marches.

Elle courait, ses escarpins aux semelles rouges se coinçaient dans les rainures mais son talon m’échappait dès que j’approchais ma main, elle parvenait toujours à se dégager à temps. Elle criait elle aussi maintenant, en espagnol, mais comme il n’y avait pas les sous-titres, je ne comprenais rien.

Rossi, Rossi, je t’aime.

Un employé de la gare, alerté sans doute par tous ces mots d'amour, a appuyé sur le bouton stop. Rossi est tombée en avant, moi aussi, à deux marches au-dessous d’elle. J’ai pu toucher sa jupe, l’effleurer. Le tissus écossais était doux mais elle devait l’être encore plus, elle. Oh, Rossi.

Elle est très grande et elle m’a grattée au démarrage. En deux sauts de championne. Hop, adios Rossi, disparue dans la gare, dans la nuit, dehors, loin.

L’employé, un grand type à épaules larges, m’a sautée dessus, agrippée, prise dans ses bras, je ne suis pas parvenue à me dégager, il voulait que je me calme mais ça n’a pas été possible : il ne savait même pas qui était Rossi, Rossi De Palma.

C’est pour ça que je l’ai mordu et un peu malmené. Et s’il en est mort, je m’en excuse. Cest mon amour...mon amour pour Rossi De Palma qu’il faut incriminer.

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