Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Publié depuis Overblog et Facebook

11 Mai 2016 , Rédigé par anne bourrel

C’est au journal de 20 heures qu’ils l’ont annoncé. Ma grand-mère Angeline a serré son mouchoir contre sa bouche et s’est écriée « Oh, non ». On était à table, en demi-cercle devant Patrick Poivre D’Arvor jeune. Il était aussi pâle que nous cinq, mon père, ma mère, mes grands-parents et moi. On s’est tous regardés, incrédules, atterrés. L’espace d’un instant, le silence a grossi comme une bulle et on s’est mis à flotter dans notre peur.

PPDA jeune, en gros plan sur fond orange, s’est alors jeté à toute vitesse sur la dépêche qu’il venait de recevoir. Puis, une carte de la région bleue et jaune a occupé tout l’écran. Avec sa voix par-dessus. On s’est encore regardés, ma grand-mère plus pâle que jamais a dit : « C’est là ». Mais c’était absurde, qu’est-ce qu’ils seraient allés faire dans CE camping-là, précisément CE camping-là ?
« Chut, on écoute ce qu’il dit » a ordonné mon grand-père.
Nos cinq paires d’yeux se sont rivés de nouveau sur l’écran. On avalait chaque mot de la bouche de Patrick Poivre D’Arvor jeune :


«…c’est un camion citerne chargé de propylène qui a explosé aux environs de 15 heures. Le camping était complet et c’était là-bas l’heure de la sieste. Les premiers témoignages des rares survivants sont effroyables, un souffle comparable à une explosion atomique… des automobiles, des caravanes, des hommes, des femmes, des enfants soufflés vers la mer ! Un cratère d’une vingtaine de mètres de diamètre… et puis vous l’imaginez, des réactions en chaîne, c'est-à-dire des explosions de bouteilles de gaz butane dans les caravanes, dans les tentes, aggravant et incendiant ceux qui avaient été épargnés. Tout s’est donc passé, je vous le rappelle près de San Carlos de la Rapita … » *

je me suis blotti contre ma mère. Elle m'a serré dans ses bras jusqu’à m’étouffer. Mon grand-père et ma grand-mère sont restés silencieux, les mains posées à plat sur la table et de leurs yeux baissés coulaient les premières larmes. Les assiettes étaient encore pleines, on en était à l'entrée, des betteraves à l'ail, j'aime toujours pas ça. Des miettes de pain jonchaient la nappe blanche et rose à carreaux. Il y avait une tache de vin ancienne, une tache propre.


Mon père s’est levé d’un bond, il a couru vers le téléphone, il est aussitôt revenu s’asseoir. La tête dans les mains, il ne savait qui appeler, à qui demander qu’on ne lui annonce pas la mort de son frère, dix-huit ans, parti pour la première fois en vacances avec sa petite amie, même âge, brûlés vifs sous leur toile de tente.

J'étais enfant, huit ans à peine. Je ne me souviens de rien d'autre que de ce repas devant la télévision. Ensuite, j'ai dû retourner à mes jeux d'été, au jardin, aux fourmis, aux albums illustrés mais ce soir, presque cinquante ans plus tard, PPDA est mort et je lui dois bien ça, le saluer, lui dire qu'il aura été le dernier à me parler de mon oncle et le premier à me montrer sur la carte où se situait le malheur.

* Archives sonores de l’INA, ina.fr, 11 juillet 1978, la catastrophe de Los Alfaques

Lire la suite