Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Le Roman de Laïd, extraits

11 Mars 2008 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop


undefined

Extraits 1 

Laïd Bourhala est mort le 4 mars 1983. Sa tombe est belle à Lodève-en-Rivière, et de lui, je ne sais rien de plus.

*

 

 Elle marche.

Poussée en avant, tout droit, dans le froufrou sonore des herbes hautes et touffues, elle marche. Elle avance avec une facilité qui la déconcerte mais dont elle se méfie, gardant à portée de main un peu de sa prudence et de ses doutes.

D’un pas vigoureux, elle fend la mer herbue, tout ce vert. Le vent tiède d’avril qui souffle doucement, dans son dos, la pousse encore un peu plus vite, toujours, en avant.

Elle avance et les tiges humides se couchent. A peine son talon a-t-il quitté le sol, que les feuilles se relèvent et frissonnent et bruissent comme du papier froissé. 



Extrait 2

 Il y avait la faune habituelle, des gens sympathiques, colorés, et ma belle Deborah dans sa robe bleue à paillettes en équilibre sur ses talons turquoise. Ses cheveux rouges riaient au soleil couchant. Les portes de l’atelier, un ancien garage, étaient largement ouvertes sur la rue, où les invités se déversaient, verres à la main, dans des chemises à fleurs, des robes de couleurs très décolletés. La femme du peintre, furieusement belle, ressemblait à une toupie, enceinte de sept mois, dans sa combinaison pantalon de lycra couleur parme. Un petit groupe dansait, d’un pied sur l’autre, mollement, au rythme des chansons de Barry White qui venait juste de mourir, cet été-là.

(...) Sur les murs de l’atelier, les femmes sur les tableaux  me jetaient des œillades qui en disaient long. Des brunes en bustier, des blondes plantureuses, des monstres bleus, des chiennes jaunes à gros seins nus. Dans un coin, les photos de Bruno Guardi me rappelaient des souvenirs récents et brûlants.



Extrait 3

Alors, le temps n’est plus dans la durée. Les saisons se mêlent, et de même les heures du jour et de la nuit. Au loin, s’approchent des soldats d’autrefois, ceux des croisades les plus sanglantes mais aussi ceux d’Iran, d’Irak, d’Israël et de Palestine, des soldats grecs, des soldats allemands, des pétainistes déguisés, des américains en treillis, des hommes armés du F.I.S, des dictateurs sud-américains, des terroristes kamikazes venus de partout à la fois, tous bien en rythme, tous bien d’accord, ils tapent du pied en marchant sur les enfants photographiés et exposés, en sang, sur les murs blancs de nos musées. Des militaires pleins de médailles, tous en tenue, des centaines, assis autour de longues tables à nappe blanche, rient à pleine bouche, filmés par des caméras ennemies, puis tous ensemble, ils explosent.

undefined

www.acoria.net

Lire la suite

L'enfant, la règle

8 Mars 2008 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

desert-ecrit-en-arabe.gif

Vie quotidienne 6

 

C’est un enfant. Il sort de l’école. Il est en 5ème. Il a onze ans et demi. Il est intelligent. Il fait des bêtises. Il est vif. Il sort de l’école et pour rire, parce qu’il veut pousser le bouchon trop loin, il place sur les rails du tram tout neuf son double décimètre en métal. Il trouverait drôle de voir la règle se plier.

 

S’il parvenait à plier la règle, peut-être la règle irait-elle dans son sens ?

 

Les deux amis qui l’accompagnent sont déjà pliés en deux, de rire, de l’ivresse du rire.

 

Mais la police nationale veille. Et l’œil d’un policier ne supporte pas l’insolence, l’intelligence, de cet enfant-là  qui désigne les défauts de la règle.

 

Qu’ils obéissent au doigt et à l’œil ces enfants qui se rient de nos règles et qu’ils aillent au Diable.

 

Les amis fuient, les rires font place à la course en avant, vite, vite, courir loin

 

Eh, face de Bamboula, va te nettoyer la figure ! Crie la police nationale à l’enfant.

 

Eh, toi, fils d’Algérien, ta connerie, elle est génétique ?! Hurle la police nationale à l’enfant.

 

Le soir, l’enfant revient dans sa famille, son deuil du rire le fait pencher en avant. Il a passé la journée au poste, en garde à vue, on lui a dit qu’il voulait tuer, qu’une règle sur un rail, c’est un danger de mort, on l’a giflé, on lui a rappelé qui était qui. Qui connaissait la règle.

 

De la poche de sa veste, dépasse le double décimètre de métal. Il sent le métal froid contre la paume de sa main.

 

Que va-t-il faire maintenant avec tout ce froid métallique sur le cœur ?



Pour N. et pour son fils

Lire la suite