Tortoni et les nuages (Jour/Dia/Day 2)
Le jetlag peut être lui-même décalé. On peut le ressentir tout de suite, à l'arrivée, dès le premier pied posé sur la terre nouvelle, soit quelques heures plus tard. Un décalage décalé, donc. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui. j'ai vécu dans des vapeurs, des nuages, de la brume sous le soleil argentin. Je me suis trouvée en quelque sorte saoule à l'eau minérale de Patagonie, emborrachada par l'Eco des los Andes (sans bulle). Au café Tortoni, où Marcos P. mon ami danseur qui se met en quatre pour que je vois tout de la vile et profite pleinement de ce séjour - l'amitié est un pain partagé un jour de faim- je ris comme une bécasse, la vue brouillée et l'équilibre chancelant.
Dans la rue Floreal, où l'on crie cambio, cambio à tout ceux qui n'ont pas l'air d'ici et dont bien malgré moi je fais partie- quel doux rêve de se fondre dans la foule-je vais de librairies en papeteries, je zigzague encore sous le charme du café Tortoni hors du temps où chantait Gardel, écrivait Alfonsina Storni et souriaient tout un tas de célébrités, tout ce monde est encore là et pour toujours encadré sous les dorures, alignés dans des vitrines.
Nous avons dansé la milonga. D'abord le cours, puis la pratique dans des rires gracieux et des questions aux professeurs lancés joyeusement et de voix forte. Quelle énergie...une énergie si intense, si compacte. Ici tout est possible, on ose, on déconne à cent à l'heure, on se donne en spectacle comme on se donne à la vie, sans hésitation.
Le voyage en terre tango a bel et bien commencé. Il faudra faire une longue sieste, dormir encore une nuit entière pour en finir avec ce décalage. Jour après jour, j'entrerai dans la matière de mes rêves...
Dans la soirée, un certain Martin propose à Marcos de nous inviter au Luna Park, cette salle de spectacle aussi mythique que le Tortoni mais pour d'autres raisons. En avril 1938, les nazis s'y sont réunis et on regarde sur le net les photos anciennes qui font frémir. Les temps se superposent. Ce soir, c'est un concert rock. du gros rock des années 70 bien loin de mon tango mais qui me repose. Marcos baille. Martin se plaint du son. Mais on est bien, tranquilles parmi des centaines de connaisseurs qui agitent tête bras en cadence.
Martin, je ne le connais pas mais en deux secondes et sans inutiles fioritures, on discute. Quel est ton auteur français préféré? il me demande. Les relations humaines sont simples quand on est en voyage. On se regarde, on parle, on échange. Martin y Marcos partagent le même gout pour la littérature, le cinéma...
Martin ne danse pas mais le tango, mais il l'a en lui. La nostalgie, la tristesse des paroles, du bandonéon, il connait. Même s'il écoute le rock des années 70. El tango esta dentro de mi, il dit.
On parle, on parle au restaurant de gnocchis, on parle dans la rue: regarde, ici avant il y avait une rivière. Oui, là où passent les bus. Des femmes venaient laver le linge. Il y avait des barques. Regarde bien la forme de la rue, tu reconnais les berges, le creux laissé par les eaux?
Et on parle encore devant la porte. Le portier a l'oeil fatigué mais Camus, Borges et Murakami nous tiennent. La littérature n'a ni frontière ni montre à son poignet. Il est deux heures du matin. Martin ira donner son cours de philosophie les yeux un peu cernés et le regard indien de Marcos sera un tout petit peu plus allongé demain mais qu'importe demain...la nuit de ce début du printemps est faite pour que l'on parle et que l'on rentre chez soi à pied au bord des rues où s'impriment des barques, des lecture éblouies et des bribes de musique que nous avons partagés avec un tout petit peu de Malbec.
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