Voyage au Japon et retour

Voyager...qu'est-ce que cela signifie? Pour moi, ce n'est pas aller vérifier les lieux où le monde entier en voyage défile, ce n'est pas arpenter toutes les rues d'une ville jusqu'à épuisement, non, ce serait plutôt me laisser glisser dans la vie quotidienne, la vivre ailleurs, la refaire avec d'autres codes et d'autres habitudes.
Ainsi, cette après-midi très chaude de printemps, je me suis assise sur un banc au Japon. Je veux dire, dans les jardins Japonais de Buenos Aires. J'ai passé des heures sur un banc, puis sur un autre et encore un autre à me laisser envahir par les paysages tracés en l'honneur de l'empereur venu visiter l'Argentine. C'était en 1967.
Je craignais de n'y trouver que des touristes et c'est vrai que j'ai entendu pas mal de brésiliens, des américains du sud venus d'autres pays, qu'une américaine du nord m'a raconté tous les pays où elle avait habité, en anglais, sans sommation. J'aurais pu ne rien comprendre, ça aurait été pareil, la dame blonde en combi-short blanc était lancée dans son monologue, en roue libre...ça aussi, c'est le voyage, se retrouver à Buenos Aires à écouter des inconnus vous expliquer la pêche en Chine, et comment on met une lampe autour du cou d'une sorte de canard, il chope le poisson et le pêcheur le lui pique à son tour. Hop. Et bonne journée. Have a good day.
J'ai aussi partagé mes bancs de jardins japonais avec des porteños, des habitants de Buenos Aires, venus comme moi, se mettre au calme et au vert pendant quelques heures. Doux apaisement des jardins, des carpes qui ondulent dans les lacs miroirs.
Des enfants des écoles sont venus pépiller. Une mannequin de mode était prise en photo. La vie, quoi, au Jardin japonais.

Je suis rentrée en taxi. J'aime beaucoup les taxis; ce sont les premiers à donner les clés d'un pays. A l'aller, le chauffeur m'a dit au bout de 50 mètres que je n'étais pas dans le bon sens. Il m'a proposé de descendre, il n'y aurait rien à payer : ça arrive de se tromper, traverse la route, et de l'autre côté, tu prends un autre taxi, c'est direct. Sinon, il va falloir que je te fasse faire tout un tour, ça va te couter trop cher, amor.
Le suivant m'a dit que le tango de Discepolo, Cabalache, était selon lui celui qui décrivait le mieux les argentins et le taxi du retour m'a raconté avoir vécu trois années en Grèce où il a appris la langue. Il a vécu aussi en Bulgarie. Il m'a emmené chez Pépé Lopez, l'inénarrable José, qui me fait bien marrer à chacune de mes visites. C'est lui qui fabrique les chaussures de tango.

Au beau milieu des talons colorés, des vêtements de tango made in China, il aime philosopher, imaginer la vie sur Mars et disserter sur la disparition des Cromagnons. On ne s'ennuie jamais avec Pépé et l'achat d'une paire de chaussures, sur mesure, se fait en plusieurs conversations d'après-midi remplie d'éclats de rire. Viva Pépé!
Voilà...c'est bientôt l'heure de la milonga du vendredi soir...d'autres aventures, d'autres conversations, d'autres heures argentines...
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