Cendrillon à la milonga
Non, pas ce soir! Pas aujourd'hui! Pas maintenant, là, alors que je rentre d'une longue promenade au hasard de la ville, la porte de ma chambre fermée et ma robe pour ce soir de l'autre côté, c'est pas possible, je peux pas aller au théâtre Colon en baskets et t-shirt. Je tourne la poignée dans tous les sens, je passe par la terrasse, la baie vitrée est fermée. Je suis bloquée dans le salon, je jure en trois langues au moins, là j'aimerais vraiment en savoir d'autres, je secoue la poignée de la porte, je la tourne dans tous les sens, encore ; la concha, que faire? Téléphoner. Merci Alexander Bell et Elisha Gray, merci, téléphoner à la propriétaire, ma voix a l'air plus paniquée que je ne suis, en deux temps trois mouvements, ça se dénoue, ouf : la clé dans le tiroir? Où ça? Ah, oui, ok, yes, si, oui, génial, mais pourquoi tu m'as pas dit que la porte se verrouillait toute seule, Marisu, por favor ?!
Bon, pas grave, faut foncer maintenant, théâtre Colon, on a dit. Rendez-vous à 19h15 et 30 secondes, j'y serai pas. Flute. Tout faire vite, une douche, sauter dans la robe, enfiler les bas, les chaussures, repartir dans la rue -Mais c'est quoi ces embouteillages, là? Des bagnoles noires et jaunes dans tous les sens. J'ai plus le temps d'y aller à pied. Enfin, en baskets, c'était jouable mais en talons dorés, no way. Je remonte Corboba, l'avenue Cordoba qui mène direct à l'obélisque, direct au théâtre. La circulation se fluidifie, optimiste, je hèle. Holà, como estas? Tout va bien. Tout va très bien. Oui mais voilà, 500 m plus loin, ça bloque, je suffoque. Le chauffeur se retourne, il sourie, ses cheveux noirs taillés à la playmobil, il m'annonce: le football.
Oh misère. Le football. Une question d'état, il rajoute aimable, alors que je boue d'impatience parce que mon copain Marcos rigole pas avec l'heure, c'est son côté suisse allemand. Faut que mon pote soit le seul argentin du monde entier des argentins à considérer la ponctualité comme un sujet sérieux. Ok. La porte auto-verrouillée, le football.
Le chauffeur compréhensif, fait de son mieux pour qu'on arrive à l'heure, coûte que coûte : c'est à dire qu'au milieu des embouteillages, il klaxonne. Ça fait pas avancer mais ça maintient bien motivés.
- Qui joue ce soir?
- Retiro-Boca.
- Ah.
- Ils vont descendre dans la rue et envahir la place dans quelques heures. Les uns, ou bien les autres, on ne sait pas encore, annonce le chauffeur en rigolant pendant qu'irrémédiablement passent les 19 heures 15 minutes et 30 secondes.
Je donne les sous et je saute dans la rue? j'y vais en courant?
Mais d'un coup, ça se libère. Le chauffeur accélère puissamment, fier de sa petite bagnole, dans la précipitation, j'ai pas regardé la marque, et me voilà ENFIN rendue.
On se retrouve au Petit Colon, le bar chic où les serveurs ne font pas la gueule (c'est pas comme en France ici où quand c'est chic, on prend tous cet air que je déteste, faussement détaché, la bouche tendue, le cou raide - tu vois ce que je veux dire?).
Je pose le pied au Petit Colon à 19heures 38 et une poignées de seconde. Marcos pousse la porte de l'entrée opposée. Ouf, lui aussi en retard, un client, le football. On a le temps pour un verre, un selfie et hop :
Théâtre Colon, volutes de pierres et ferronneries élégantes pour ce bâtiment énorme, gigantesque, majuscule. Ce soir, c'est Cendrillon. Des billets trouvés en deux tours de passe-passe dans une des baignoires, merci mille fois pour tout, un grand grand merci et la magie du lieu est à couper le souffle. Nos amies de baignoire sont deux soeurs d'une quarante d'années tout à fait identiques et sympathiques. Dans la baignoire d'à côté Paloma Herrera, la directrice du ballet, votée l'une des dix meilleures danseuses classiques au monde, ça m'impressionne, sourie en robe noire à tous ceux, connus ou inconnus, qui viennent la saluer et se laisse photographier au bras de tous ces gens et distribue même des baisers, un à la fois, un par joue droite, à l'Argentine. T'imagine le directeur de l'opéra de Paris te claquer la bise à l'entracte d'une représentation?
Ces dorures et tout ce velours rouge, quel contracte avec la grillade de dimanche. Je pense à mes grand-parents venus du fin fond de l'Aude à l'opéra de Paris dans les années cinquante (c'est une autre longue histoire) et aux bérets basques d'Uribelarrea, Marcos s'amuse à me le faire répéter, forcément tous ces R qui roulent, c'est pas commode.
Et le rideau se lève. Danse impeccable. scénographie d'album pour enfants. Musique Prokofiev. Le temps est suspendu. Les enfants rient aux pitreries des deux danseurs qui jouent les rôles des soeurs de Cendrillon et s'émerveillent comme nous lorsque sur ses pointes, Cendrillon s'élève et tourne. Ses jambes et ses bras sont de coton. Sont-elles humaines, toutes ces poupées ?
La citrouille se changent en carrosse, ces chevaux me plaisent avec leur crinière à paillettes et leurs bottes frangées. C'est joli, kitsch et hypnotisant. Les deux heures, non trois, passent à la vitesse d'un rêve.
Petit Colon, Theatro Colon...il reste une troisième étape incontournable: l'Edelweiss. Nous y allons en troupe. Tous, nous avons les yeux qui brillent. Toutes ses couleurs, ses pas de bourrées, ses sauts de chat et grands jetés exécutés avec tant de grâce, nous allège des nos journées, de nos drames, de nos efforts, de nos inconforts et nous allons d'un pas sautillant au restaurant croquer des poissons espagnols, des petits pois français et des pommes de terre anglaises (à la vapeur).
La soirée pourrait s'arrêter là et les taxis nous ramener dans nos maisons mais ici, c'est la ville où personne ne dort jamais. Et c'est à la milonga que nous poursuivons.
El Beso, le soir, n'a plus rien à voir avec El Beso la journée. L'après-mdi c'est le Tango papis endiablés et touristes du monde entier (même un néo-zélandais). Et le soir, quand les Cachirulo, ce couple almodovaresque organise, c'est jeunesse tanguera et beaucoup de professionnels. Un niveau de folie. Quand je ne danse pas, je regarde, je voudrais entrer dans les corps de ces femmes pour m'approprier enfin le geste juste. Je les regarde et je ne sais plus rien et il me faut tout réapprendre, encore une fois, tout réapprendre, tout recommencer.

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