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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

une nuit sur l'autoroute

26 Juin 2011 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

Une nuit sur l’autoroute

carte post 5 

Une nuit sur l’autoroute, il pleuvait.

La pluie sur l’autoroute, ça fait du jazz dans la tête.

You are beautiful and handsome. Beautiful and handsome.

La radio était allumée, il n’y avait pas de musique, des voix seulement. Un homme parlait mais on avait pris l’émission en cours et on ne savait pas de quoi il s’agissait. Le son était très bas. J’ai tourné le bouton jusqu’à ce que la voix de l’homme puisse s’élever au-dessus du bruit de la pluie et du moteur. Justement, c’était la météo. L’alerte orange était donnée dans les départements que l’on était en train de traverser. On n’était pas inquiet, autre chose nous préoccupait.

On ne disait rien.

Il avait fait très sombre toute la journée et là, le ciel s’obscurcissait de plus en plus. C’était le premier dimanche d’automne. On avait passé le week-end avec de vieilles personnes malades.

Le vieil homme nous avait dit clairement ce qu’il pensait de la vie, que c’était le bordel. On rentrait avec cette phrase-là dans la tête, la vie, c’est le bordel, la vie, c’est le bordel, sans pouvoir décider si elle nous attristait ou si au contraire elle ouvrait devant nous tout le champ des possibles. On était entre les deux. La vie, c’est le bordel.

Saudade. Sau-da-de.

C’était un dimanche soir, à l’heure des retours du week-end.

Quand Raimund sourit de ses lèvres fines, son œil marron/noir prend une douce chaleur de café, de divan profond, de bavardages entre amis ; on a envie de s’installer et de parler longtemps, d’échanger des photos de famille et des trucs qu’on aime.

Tu conduisais, concentré sur la route pleine de pluie. A l’arrière, Ismaël prenait des photos de la nuit. Je ne faisais rien. J’écoutais la pluie, les voix de la radio, le bruit intermittent de l’appareil à photo.

Je me suis endormi un moment.

You are beautiful and handsome. Beautiful and handsome. You are beautiful and handsome. Beautiful and handsome.

La mandibule est mobile par rapport au crâne, et parmi les innombrables positions qu’elle peut occuper, trois présentent un intérêt particulier. L’une est déterminée par les dents, l’autre par les muscles, la dernière par l’articulation temporo-mandibulaire.

Je ne le connais pas personnellement, je l’ai seulement croisé, un été, à l’entrée d’un spectacle. Je l’ai reconnu tout de suite parce que la veille, je l’avais vu danser en vrai pour la première fois. Ça ne s’oublie pas.

Quand j’ai ouvert les yeux, il pleuvait plus fort encore. La nuit était tout à fait tombée. La voiture coupait la nuit en deux. Nos corps se glissaient dans cette mer ouverte.

Les diodes du tableau de bord.

Les phares et les feux arrière des autres voitures.

Tu avais baissé le son de la radio. Le moteur l’emportait. La pluie en rajoutait.

Raimund Hoghe est né à Wuppertal. Il a commencé sa carrière en écrivant pour l'hebdomadaire allemand « Die Zeit » Zeit, Zeit, Zeit, le temps, en allemand, c’est féminin, le temps. En écrivant pour l'hebdomadaire allemand « Die Zeit » des portraits de petites gens et de célébrités, rassemblés par la suite dans plusieurs livres. De 1980 à 1990, il a été le dramaturge de Pina Bausch au Tanztheater Wuppertal, ce qui a également donné matière à la publication de deux livres. Depuis 1989, il s'est attelé à l'écriture de ses propres pièces de théâtre qu'ont jouées divers acteurs et danseurs. Sa dernière création a été présentée lors du festival Montpellier danse en juillet 2010. Elle s’intitule "Si je meurs, laissez le balcon ouvert" et rend hommage à Dominique Bagoué, autre danseur dont le corps a été assassiné par le sida à la fin des années 90.

(Silence. Soupir)

 

On s’est arrêté un moment sur une aire d’autoroute. On a bu des boissons chaudes. Tu as fumé une cigarette. On était nombreux à faire une halte. Il pleuvait si fort.

On est remonté dans la voiture, chacun à sa place, chacun dans son propre silence. Ismaël avait arrêté de photographier. Assis au milieu de la banquette arrière, l’appareil autour du cou posé sur ses bras croisés, il semblait concentré sur un point précis du bout de la route.

Je l’ai regardé un moment dans le rétroviseur.

You are beautiful and handsome. Beautiful and handsome.

A la radio, on entendait toujours la même voix. Tu as monté le son avec le bouton placé sur le volant. Tu t’es tourné vers moi, tu m’as souri, brièvement et puis tu t’es à nouveau concentré sur la route.

Ça s’est passé au hammam. Il y avait des femmes dans un coin qui se coiffaient. Des jeunes, des plus âgées. Leurs seins étaient de toutes les tailles. Fermes ou tombants. Elles étaient nues. Je voulais regarder mais j’avais peur. Des corps. Du mien, des leurs, de celui de l’amie qui m’avait invitée. On était nu. J’essayais de cacher ça dans une grande serviette éponge vert d’eau. J’avais mal au ventre et à la tête. Les femmes se sont badigeonnées d’argile verte, les cheveux et toute la peau du corps. J’avais mal aux yeux aussi à cause des images que cela m’évoquaient. Des choses morbides. Séverine m’a dit, regarde comme elles sont belles, regarde la variété des formes, mises en valeur par toutes les nuances de la couleur de l’argile. Elle a longtemps commenté la scène et des images de vies ont remplacé mes images de mort si encombrantes. J’ai soupiré, souri, mon regard s’est apaisé. J’ai pu regarder sans la peur. Le groupe des femmes est devenu scénique donc vivant donc beau.

Le vieil homme quand il était moins vieux, il me chantait des chansons, le soir, avant le repas. On s’allongeait sur son lit. A la cuisine, les femmes s’affairaient, ma mère, et sa femme, ma grand-mère. Mon père n’était pas loin. La maison ocre sable et jaune profond. Mon grand-père chantait des chansons d’autrefois, Marinella, reste encore dans mes bras, le plus beau tango du monde, et je lui demandais de lire et de relire Mary Poppins. Je vivais dans un présent éternel bien encadré par les limites floues de l’avenir. J’attendais de voir. Le spectacle me paraissait plein de promesses.

Dans l’après-midi, ce jour de pluie et d’automne, le vieil homme m’a rechanté une de ces chansons, et puis il s’est fâché aussi contre moi parce que je n’arrivais toujours pas à mémoriser les jours de la semaine en occitan. On aurait dit que le temps s’était retourné contre nous. Pour nous sourire ou se moquer de nous ?

Samedi, je mettrai mon corps sur scène alors qu’à l’hôpital le corps de mon grand père cesse peu à peu de fonctionner.

Les reins sont au nombre de deux ; ils ont la forme de deux gros haricots aplatis de 100 à 150 grammes chacun et qui sont logés de part et d'autre de la colonne vertébrale, sous le thorax et derrière l'abdomen, en arrière des organes abdominaux (estomac, pancréas, foie,...).
 

Ils possèdent deux fonctions principales : ils épurent l'organisme de ses déchets grâce à la production d'urine et ils fabriquent des hormones. Quand les reins fonctionnent bien, les déchets sont constamment éliminés. Ce sont entre autres l'urée, qui est une substance toxique issue de la destruction des protéines, et l'acide urique, issue de la destruction des acides nucléiques composant l'ADN.
Quand le rein fonctionne mal, les déchets s'accumulent dans le sang.

Raimund Hoghe est chorégraphe et danseur aussi.

Chorégraphe, danseur, performeur et quasi-plasticien. Raimund Hoghe a été journaliste, écrivain à Wuppertal, il est devenu le dramaturge de Pina Bausch. Et puis, un jour, ce petit homme bossu au regard tantôt rapace, tantôt désarmé saute le pas. Il devient le dramaturge de sa propre étrangeté, le scénographe d’un corps radicalement autre, le sien, plus vaste que le monde, le reflet de nos secrets les plus insondables.

J’aurais préféré ne pas parler de la petite taille et de la bosse. Ce sont des détails. Des données, pas plus. Il ne faut pas s’y tromper : Raimund Hoghe est une belle personne parce que c’est une belle personne. Il a une présence. Il émeut. Mais ce n’est pas sa petite taille et sa bosse qui émeuvent, c’est lui, entièrement. Raimund Hoghe a du métier.

Soupir.

 « Je ne vois que d’un point dans mon existence mais je suis regardé de partout. » Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XI, collection point, je ne sais plus quelle page.

Une fois, je me suis arrêtée sur une aire d’autoroute pour aller aux toilettes. Quand je suis sortie, je suis allée me laver les mains, jusque là, tout est normal. J’ai voulu me regarder dans le miroir, j’ai relevé la tête et j’ai vu quelqu’un d’autre. Une autre femme. Elle a crié et moi aussi, en même temps. Il n’y avait pas de miroir mais deux rangées de lavabo dos à dos.

Raimund Hoghe dit que tous les corps ont le droit d’être vus sur scène ; pas seulement le corps héroïque du danseur. Tous les corps. Les corps ordinaires, les corps différents, les corps vieillis. Si mon grand père pouvait monter sur scène il aurait beaucoup de choses à dire. Il parlerait de la guerre, de l’autrichien, des allemands qui en ont bavé autant que nous ; ceux que j’ai vu, c’était des hommes comme les autres et puis l’autrichien, il le disait, les français, j’ai rien contre eux et qu’est-ce qu’ils sont devenus maintenant, ces gens ? L’autrichien à qui j’ai donné le pain, est-ce qu’il a bien vécu, au moins, après ?

La beauté de l’ordinaire, la beauté non spectaculaire est spectaculaire. La présence plus que la beauté. La présence plus que la beauté. La beauté, c’est la présence. You are beautiful and handsome ; Beautiful and handsome.

On est rentré tard. On a garé la voiture au parking et puis on a traversé la rue en courant chacun sous un parapluie. On est rentré dans l’appartement. Le chat nous attendait, avec ses deux yeux jaunes. On faisait les gestes qu’il fallait faire, on n’arrivait pas à parler. On était bouleversé par la souffrance du vieil homme. Sa souffrance physique, et sa souffrance morale. Le corps se délite, les joues se creusent et noircissent, la peau s’affine, l’os apparaît, la mort s’imprime sur la vie. Il faut des piles pour faire fonctionner le cœur, des tuyaux pour les reins, des pilules, des pilules, des piles, des tuyaux, et des matelas pneumatiques derniers cris contre les escarres. La souffrance physique recule, elle se dompte mais pas la souffrance morale. Pas la souffrance morale.

On s’est assis tous les trois autour de la table. On a mangé une soupe de légumes épicée avec beaucoup trop d’épices. Tu avais l’air épuisé, à la limite d’être en colère. Ismaël a dit qu’il allait se coucher. On lui a souhaité bonne nuit et puis on s’est tû, assis côte à côté dans la cuisine. Moi, je voulais penser à autre chose.

Dehors, la pluie tombait. Ils avaient dit à la radio que ça durerait toute la nuit.

 

 

 

 

 

 

texte anne bourrel photographies paul-eli rawnsley

 

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