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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Los Caballeros

16 Mars 2013 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

CABALLEROS[1]La porte claque, ils sont enlacés. Ils plissent des yeux, ils rient, elle est surprise de sentir sa propre peau si fraiche entre ses mains à lui si chaudes. Il la tient. Elle dit, on devrait fermer la porte à clé, il acquiesce, ils oublient aussitôt, leurs langues viennent de se toucher, à la pointe, et ce gout fruité inaugure un passage.

La chambre d’hôtel est minuscule, tout se tient. Un lit à couverture beige, une armoire, une table de chevet, un cabinet de toilette, une fenêtre qui donne sur la terrasse, au dessus du bar. Ils n’ont pas pris le temps de regarder. Leurs bagages sont encore dans le coffre de la voiture garée devant l’auberge. Il l’a rejointe, ce matin, elle est allée le chercher dans une gare, il habite loin, dans un autre pays. Ils ont fait comme on fait d’habitude dans ces circonstances-là, ils ont menti à leur entourage, prétexté un stage à l’étranger, un déplacement imprévu. Trois jours. Deux nuits et trois jours pour eux seuls. Ils sont venus jusqu’ici, brulants, les virages de montagnes, ils les ont oubliés, toute contingence les dépasse. Tout détail est banni hors leur peau. Il tangue et elle aussi. Ils n’ont plus de nom, juste deux corps, deux peaux, ils ont attendu ce moment depuis si longtemps, ils n’osaient plus l’imaginer.

 

Maintenant, ils savent quoi faire.

 

Retirer ce qui fait entrave, pour la peau, la peau, seule la peau. Ils en ont les yeux humides, ils riaient, ils ne rient plus. Ils ne voient plus non plus, leurs paupières sont lourdes mais ils sont en éveil total. Ils s’affolent dans leur souffle.

 

Enfin, la peau.

 

Face à face, ils ré-ouvrent les yeux et se regardent. L’un dans les yeux de l’autre. Tout ce qu’ils veulent donné en une seule fois, c’est trop. Insupportable.

 

Ils s’enlacent.

 

Il y a si longtemps qu’ils s’attendent.

 

Ils s’enlacent et se retrouvent dans les détails : cheveux longs blond foncé, cheveux courts bruns, plis autour de la bouche, ongle peint, bras au biceps saillant, téton presque rouge, fesse ronde, et ils basculent allongés pour la première fois.

 

 

 

 

 

Sa langue. Sa langue. Enroulée autour de la sienne, yeux clos, bras clos, jambes qui s’ouvrent, valsent, ils dansent. La lumière entre dans la chambre tamisée par les rideaux de tissus fins mais ils se croient dans le noir de la nuit. Yeux ouverts fermés. Yeux fermés qui s’ouvrent sur cette merveille, se tenir enfin dans les bras. Séparés depuis si longtemps par la ville, les autres, et se vouloir à ce point. Avoir acceptés de se séparer sans même s’être touchés, seulement pour éloigner le danger que se regarder représentait pour leurs deux vies. Maintenant, tout est oublié, sauf la peau, la langue, les jambes enlacées, le corps qui reconnait sa route. Elle s’ouvre la route, la route de la brulure qui les réunit ; elle est surprise, il est heureux d’être là où il se savait vivant sans jamais y avoir été. Il nage, elle flotte, ils ouvrent ferment les yeux les images qui les habitent ne sont que des reflets d’eux-mêmes allongés noués dans cette chambre d’hôtel, ils voyagent dans leurs plis, ils s’accueillent et se recueillent, cet amour qu’ils font est une prière, la seule possible, celle de l’amour total. Qu’il n’adviendra rien d’eux, après, ils ne veulent pas s’en souvenir. Pour le moment ils sont là, fin de matinée, pris l’un dans l’autre. Ils ne se disent rien, ils ne pensent rien, ils savent que ce qu’ils sont en train de vivre est fermé, c’est une chance dont il faudra s’extraire, pour le moment, ils sont là, ils s’aiment et c’est tout.

 

 

Ils sont reliés en leur centre et leurs ventres tanguent. Ils sont submergés par toute l’eau qu’ils échangent. Salive, transpiration, cyprine. Ils redeviennent comme des poissons, des choses molles du fond des océans. Ils sont traversés par des éclairs fluorescents. Quand ça s’accélère, ils résistent. Ils voudraient ne pas quitter ces fonds marins mais aller plus loin les tente. Et le basculement est sans retour. Ils plongent, ensemble, la bouche arrondie et les yeux blancs, ils se tendent, un puits les accueille, ils goutent cette chute dans les liquides, s’abreuvent, se perdent, puis ils retombent en frissonnant, brillants dans l’obscurité de la chambre.

 

 

texte : anne bourrel/peinture: david robesson, los caballeros

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