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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Foot de salon

24 Janvier 2011 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

Foot de salon

 

 

 

« Le ballon ira toujours plus vite que le joueur » Michel Platini

 

 

 

- Comment ça, Miss Pearce, il vous est tombé dessus?



- Mister Mac Gregor, je mesure mes paroles. Il m’est tombé dessus dimanche après-midi. Comme je vous le disais à l’instant, j’étais assise dans le salon, dos à la fenêtre. La télévision était allumée mais je ne l’écoutais pas. Je brodais la nappe. Celle que votre épouse m’a commandée. J’étais vraiment concentrée mais je l’ai entendu, le ploc sur le plancher. Là, devant mes yeux, un ballon rebondissait.



- Un ballon ?!



- Oui, sphérique. Noir et blanc.



- De foot, alors.



- Je n’y connais pas grand-chose, Mr Mac Gregor, mais il m’a bien semblé que c’en était un.



- Et après ?



- Par-dessus la nappe à broder, j’ai poussé un petit « oh » de surprise. « Oh », comme ça.



- D’accord, d’accord. Et ensuite ?



- Le ballon continuait de rebondir sur le parquet. J’ai eu bien peur, Mr Mac Gregor.



- Oui, oui, mais lui, alors ?



- J’avais encore la bouche en « Oh » et je me dévissais le cou à suivre ce ballon quand…il…



- Rose Pearce, vous me mettez au supplice, allez-y, droit au but !



- Un autre ploc à suivi. Et c’est là qu’il m’est tombé dessus. En haricot, comme un petit chat. Oui, Mr Mac Gregor. Tombé. Du ciel. A mes pieds. Il aurait pu m’écraser !



- Oh !



- Comme vous dites, Mr Mac Gregor.



- Son maillot ? De quelle couleur, son maillot ?!



- Mr Mac Gregor , je ne saurais vous dire, il était nu.



- Mais alors comment savez-vous qu’il s’agissait d’un footballeur ?



- A cause des chaussettes et des crampons.



- Je vois, je vois. Il courrait donc après son ballon…



- Oui, je le crois aussi.



-Il vous a parlé ?



- Il m’a d’abord regardé. Il était aussi surpris que je l’étais. Et puis, il m’a dit quelque chose mais je suis si mauvaise en langues étrangères, Mr Mac Gregor, que je n’ai rien compris.

 

- Quelle langue, Miss Pearce ?! Quelle langue ?!! Le français ? L’espagnol ? Le portugais ?

Le chinois ?!



- Ne me grondez pas,  Mr Mac Gregor, je serais bien incapable de  vous le dire ! Il était peut-être …brésilien ?



- On verra ça plus tard. Il est où maintenant ?



- Sur la pelouse.



-Ah, oui, évidemment. Nu ?



- Non, je lui ai donné des vêtements, de mon pauvre père.



- Vous avez bien fait, Miss Pearce, très bien fait. Allons-y.



Mr Mac Gregor m’a gentiment raccompagnée. Il est professeur de langues étrangères chez nous, à Cambridge. Dans le jardin derrière la maison, je me suis trouvée bien déçue : le footballeur était reparti. Le ballon aussi. Il n’y avait plus sur la pelouse que le pantalon noir et la queue de pie de mon défunt père, rien d’autre.

En repassant dans le salon, la télévision était allumée, tout de suite je l’ai reconnu. J’ai été très heureuse de le montrer à Mr Mac Gregor. Là, en gros plan, beaux cheveux, belles dents chantait l’hymne de son pays juste avant le coup d’envoi. On n’a pas pu savoir quelle langue il parlait, le son était coupé. Mr Mac Gregor est sorti de chez moi en soupirant et en secouant sa tête de lévrier à longues oreilles, mais j’ai confiance, bien confiance, et j’attends le prochain rebondissement.

 

 

photo: Anne Bourrel

Texte publié dans la Gazette, n°28, Montpellier, juin 2010

 

 

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