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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Dans l'arène

9 Octobre 2007 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop Publié dans #ecrivainpop

 

 

 

 

 

 

Tu te souviens ? Oui, je me souviens. On était parti en voiture et sous le tunnel, on avait vu des militaires armés jusqu’aux dents, la kalachnikov pointée sur le flot des voitures. On ne savait pas ce qui se passait.

 

 

On roulait au pas. Tu te souviens ? On n’entendait pas le bruit des sirènes de pompier, dans la voiture, vitres fermées, tu avais mis de la musique, très fort, un opéra, je ne sais plus lequel. Tu n’écoutais pas ; c’était Carmen. Non, je n’écoutais pas, j’étais tendue parce que c’était la première fois que j’allais voir une corrida. Oui. C’est bien ça, je m’en souviens. J’avais choisi pour toi une novillada. Tu étais très tendue, c’est vrai. Tu me trouvais belle ? Oui, très belle. Tu étais belle d’une manière insupportable. J’avais tout le temps envie de t’embrasser, besoin de te toucher. Moi, pareil, je te trouvais insupportable. (Rires). Tu crois que c’était un accident la voiture encastrée dans le mur du tunnel ?

 

 

Je ne sais pas. On a roulé doucement jusqu’à Nîmes. Tu avais peur d’attraper froid avec la clim, je l’ai éteinte. On a ouvert les vitres, baissé la capote, le vent te décoiffait, tu as défait ton chignon pour le refaire et quand tu as lâché tes cheveux, j’ai remarqué qu’ils avaient beaucoup poussé, qu’ils étaient très longs, jusqu’au milieu du dos. J’ai eu mal, un petit pincement au cœur, tout ce temps qui s’était écoulé et moi qui ne décidait rien. Mais n’en parlons pas. N’en parlons plus. D’accord.

 

 

De quoi te souviens-tu encore ? De tout. Je me souviens de tout. De notre arrivée, à Nîmes, en fin d’après-midi. Le soleil tapait fort. Dans le journal, le lendemain, il y avait un article sur cette corrida. L’article parlait d’une chaleur éthiopienne. Oui, c’est exactement ça. Mais, toi, tu ne savais plus si c’était l’été ou l’hiver, le jour ou la nuit ! Tu exagères ! Non, tu me regardais avec tant d’amour dans les yeux, tu étais follement amoureux ce jour-là. (Rires). Oui. Cette chaleur, maintenant, elle parait inconcevable. (Regards, furtifs, inquiets légèrement, sourires).

 

 

On est resté une petite heure aux pieds des arènes, à boire des cafés. Tu trouvais drôle de dire, le café, par cette chaleur, ça calme. Tu étais si heureux de me voir rire, j’ai failli me jeter à ton cou. Je me suis retenue. Je me suis consolée en me disant que de toutes façons, tout le monde, les amis que tu étais venu rejoindre et à qui tu allais me présenter, « une amie écrivain », allaient tout de suite savoir que nous nous aimions. C’était vraiment si évident ? Oui. Et puis, tu m’avais embrassée dans la voiture et tes lèvres étaient pleines des paillettes de mon rouge à lèvres ! Petite folle ! (Rires) Comme c’est loin tout ça.

 

 

Un an et demi.

 

 

On devait être magnifique à voir. Oui, un vrai couple de cinéma ! Elle, talons fins, jupe blanche, corset noir, 30 ans, lui, 50, majestueux, élégant, démarche cubaine et cigare, mocassin de velours, pantalon soyeux, chemise blanche ! Arrête ! Tu te moques !

 

 

C’est bon de rire encore avec toi. Oui.

 

 

J’ai tout de suite compris en entrant dans l’arène que j’allais aimer ça. Vraiment ? Oui, dés l’entrée, quand j’ai vu les gradins, le sable, les cercles de craies blanches, que j’ai entendu la musique de la Peña, toute l’ambiance m’a plu, d’entrée. Le soleil tapait fort, quelques femmes avaient ouvert leur éventail et dans les gradins, des hommes vendaient sur des plateaux des chapeaux de paille et des bouteilles d’eau fraîche. Tu as posé ta main sur ma tête pour t’assurer que je n’avais pas trop chaud. On se tenait l’un contre l’autre et quand j’ai mis mon bras en avant pour me parer du soleil, tu l’as embrassé. Vu ta situation, c’était audacieux. Tes amis étaient assis autour de nous, tous des languedociens au fort accent, des hommes de ton âge, bien installés dans la vie et un couple d’aficionados qui m’expliquait, avec toi, le déroulement de la novillada.

 

 

Tu as pâlie quand le premier taureau est entré. Tu me regardais ? Oui, ton profil. Et je t’ai vu pâlir. Je ne sais pas, je ne me souviens pas, peut-être ; Je me souviens de l’émotion, de l’émoi dans lequel l’arrivée de cette bête m’a mise. J’avais les yeux rivés sur le spectacle. Les yeux accrochés au spectacle.

 

 

Je voyais défiler des images, des tableaux, le picador de Botero. Je frissonnais. Au deuxième taureau, j’ai pu applaudir à la mort. Au troisième taureau, j’ai pensé qu’un peuple qui met ainsi la mort en scène est un peuple sain, fort, vivant. J’avais envie de crier par-dessus les cris des taureaux que l’on mettait à mort, à chaque fois, la même cérémonie revenait, j’en apprenais les codes.

 

 

Le taureau, jailli de l’ombre, tourne une première fois autour de l’arène. Sauvage, brutal, il fonce tête baissée sur les hommes, qui courent se cacher derrière les burladeros, ces panneaux de bois rouge et blanc. On dirait des pantins, ils ont la frousse, les peones, mais le taureau est beau, il est féroce, il est fort, il est puissant.

 

 

Puis, deux hommes à cheval entrent en scène, de façon symétrique. Un de chaque côté. Les jambes des hommes et les flancs des chevaux sont protégés par des caches de métal. Vivent-ils en ce siècle ? Ils sont armés de longues piques, comme des maîtres nageurs. L’un des deux fait danser son cheval pour que le taureau vienne. Danse de séduction. Le taureau charge le cheval, le picador le transperce de sa lance, le public crie, ça suffit, picador, ça suffit. Le taureau est ramené vers le centre. Il verse son premier sang. Sur sa robe de velours noir, sa force se dissipe dans le velours rouge. Son sang. Le sable prend témoin de cette perte première. Les banderilles entrent en scène, ça va vite. Des gestes vifs, des courses, les pantins déguisés ne rigolent plus, ils tiennent dans leur main les cornes symboliques du taureau, les banderilles, et vont les enfoncer là où ça fait mal. Aaah ! Ils plantent en se cambrant, la pointe métallique dans le dos de la bête. Parfois, elle pleure, comme une vache dans un pré. Elle fait pitié, la bête.

 

 

Elle est toute trouée, la bête.

 

 

Tu fermais les yeux, parfois, tu ne regardais plus. Ce n’est pas l’impression que j’avais, je croyais avoir tout vu, ne jamais avoir décillé. Je croyais avoir tout vu. Au point d’avoir mal aux yeux.

 

 

Les banderilles sont lourdes. La bête a des cornes en papier de couleur sur le dos. Ça doit brûler, ça doit déchirer. La bête se vide de sa force, c’est le torero qui, choisi par le hasard du tirage au sort, s’approche, brave et cambré. Il montre à la bête son sang : la muleta est rouge. Cette petite cape signe la dépendance du taureau et sa mort prochaine dans une danse qu’il ne choisit pas toujours. Il faudra qu’il l’exécute. C’est son destin. Le torero connaît la musique, s’il sait y faire, ses passes seront souples, sa danse majestueuse. Là, ici, tourne taureau, dans les plis rouge de la cape, danse taureau, danse ta mort, célèbre la vivance.

 

 

Ça peut durer longtemps. Danse funeste, danse d’amour, danse ultime, le torero pleure peut-être. D’amour. Le taureau l’use et s’use dans le silence les arènes retiennent le souffle. C’est la vie qui est visée : le torero doit accomplir le geste. Le geste le plus difficile, le plus technique. Le taureau doit baisser plus bas la tête pour que le dard de l’épée proprement l’achève. Le taureau d’un seul coup doit tomber. Mais le taureau s’insurge contre cette fatalité. Et redevient féroce. Par à-coups, par sursaut, il exige que l’on se souvienne de qui, véritablement, il est. Il veut l’embrocher cet homme, l’encorner, déchirer ces habits d’or et de lumière dont les nuances sont désignées par des noms baroques et alambiqués : aubergine de l’Indre, embouchure du Vidourle, archevêque de Mexico… la mort est coriace et la vie s’accroche. Le combat se poursuit. Si la chose est proprement faite, ça ira vite. Sinon, le torero devra être aidé par ceux qui se tenaient derrière le burladero, entre l’arène et le callejon. L’épée entre et sort du dos de la bête. Parfois, elle rebondit sur son dos arrondi comme si c’était de l’acier. La foule hurle, finis-le, matàlo, n’attends pas, la foule ne veut pas de souffrance, elle veut du spectacle propre. Du travail clair.

 

 

Le taureau finit par accepter, comme nous tous, comme moi. Le taureau halète, ouvre sa gueule, sa langue pend, il manque d’air, il vibre sur ses pattes, la mort en lui tourbillonne. Les toreros agitent leurs capes autour de lui. Fushia, jaune, bruits froufroutés de jupes. Le tourbillon des capes. Le tourbillon de la mort. Le taureau s’effondre, ses pattes sont affreusement malingres sous son gros ventre. Où est sa grâce ? Il la retrouvera quand il sera bien mort, couché sur le flanc, noir de velours, rouge de velours, dans le sable ocre de la fin de l’après-midi.

 

 

Dans le journal, dès le lendemain, on parlait de l’accident ; l’homme qui avait foncé dans le mur du tunnel. Ah bon ? Que disait-on ? Que la voiture avait percuté le mur de plein fouet. Que l’homme était mort pratiquement sur le coup. Qu’il n’y avait aucune trace de freinage. Aucune. Qu’il avait cinquante neuf ans et qu’il était adjoint au maire de Lodève. Mais pourquoi les militaires ? Pourquoi avaient-ils pointés leurs armes sur le flot des voitures ? On ne savait pas ce qui s’était passé. Etrange mort que celle-là, en fin d’après-midi.

 

 

Oui.

 

 

On a pensé à un règlement de compte. Quelque chose de pas très clair.

 

 

Tu te souviens, encore ? De quoi ? De toi et moi. De toi et moi appuyés contre la barrière, à Nîmes. On regardait passer les chevaux de Camargue qui tenaient dans la pointe serrée de leur rang, six  taureaux  bien noirs. Tu étais derrière moi, tu me serrais contre toi, c’était doux et fort à la fois, tu me susurrais des choses à l’oreille…tu te souviens ? Oui, je me souviens. (Regards, longs)

 

 

On a dîné là. Aux bords des arènes, sur de longues tables étaient servies des gardiannes de taureau. Et du vin rouge sang. La nuit est tombée. De belles gitanes des Saintes Marie de la Mer sont venues danser sur l’estrade. Tu étais envoûtée par leur danse. Tu ne voulais plus écrire. Tu voulais danser. Oui, c’est vrai. Et puis on a voulu rentrer. On a bien retrouvé ta voiture là où on l’avait garée. Une grosse voiture très noire.

 

 

Ah, oui ! (Rires) Quelle histoire !

 

 

Les phares ! Tu avais oublié de les éteindre. On était arrivé en plein jour, c’était le mois de juillet et il faisait encore chaud, le soleil brillait très haut. Tu ne savais même pas pourquoi tu les avais allumé…Va savoir…Tu cherchais la lumière ? (Rires) Je ne l’avais pas devant les yeux, pourtant, ta lumière ?...Ne recommençons pas. Non, ne recommençons pas.

 

 

Quel gâchis. Je ne sais pas. Je ne sais plus. C’est comme ça.

 

 

La voiture, on a essayé de la pousser. Tu as arrêté quelqu’un. C’était bien vu, un homme charmant, il nous a aidé à pousser la voiture, il est même rentré chez lui pour prendre des pinces crocodiles dans son garage. Oui, c’était agréable, au fond, je jouais le scénario à fond, je faisais comme si ta femme, c’était moi. J’ai bien vu, tu sais, que tu étais heureuse d’avoir ce rôle-là. Je t’ai laissé faire. J’aimais bien aussi. Sentir ta présence attentive à mes côtés.

 

 

Tu m’as fait rire quand tu m’as dit de regarder le nom du chemin où on avait arrêté la voiture ! Ah, oui, j’avais oublié ce détail. Chemin des amoureux.

 

 

Quelle histoire ! Ça ne s’invente pas. Non. Ça ne s’invente pas.

 

 

(Silence)

 

 

(Silence)

 

 

(Encore)

 

 

Il va falloir que j’y aille.

 

 

Oui.

 

 

Tu as gardé mon numéro ?

 

 

Tu n’en as pas changé ?

 

 

Non.

 

 

Alors, je l’ai.

 

 

On s’appelle ?

 

 

Oui.

 

 

Je te souhaite un joyeux Noël.

 

 

Oui. Joyeux Noël.

 

 

 

 

Ils s’en vont. Chacun de leur côté.

 

 

Quand le taureau est bien mort, les hommes quittent l’arène. Entre alors un chariot tiré par deux chevaux aux lourds sabots dont le collier est parsemé de petites cloches. D’autres hommes, en costumes noirs et foulard rouge pointu sur la nuque, enchaînent le taureau mort au chariot. Le taureau mort glisse hors de l’arène, et s’envole, au son des clochettes.

 

 

 

 

 

 



Ilustration, L'Aube nouvelle, Marc Na (détails)

Texte Anne Bourrel, nouvelle sélectionnée pour le prix Hemminguay 06

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