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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

écriture collective, les tuchins

8 Novembre 2006 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop Publié dans #ecrivainpop

Résumé des épisodes précédents :

 

 

 

1382, la révolte des Tuchins gronde. Porteur d'un message, comme en témoigne cet étrange coquillage qu'il porte avec lui, Pierre Delœuvre a rendez-vous à Mende avec le Rouquin. Pendant ce temps, Marguerite Donadieu, dite " La Loutre " est chargée de traduire un étrange document. En cela, elle est aidée "comme par hasard" par une colporteuse, La Monette , qui lui conseille de chercher de l'aide auprès du moine dominicain Philippe Maillard de Gal Abruz. La loutre entre effectivement en contact avec le moine, un drôle de type pas très en forme qui fait de la poésie. Il accepte de l’aider et de lire le manuscrit…

 

2006, l'historienne Louise Regard est appelée à Mende suite à une étrange découverte : un squelette qui tient un coquillage serré contre son cœur ; à ses pieds , un coffre bardé de fer...

 

 


 

 

Chapitre 5

 

 

Prise entre le gris clair du ciel et celui, anthracite, de la route, serpente la voiture de sport rouge de Louise R.

 

R, comme, retard, retour, reconstitution (historique). R.

 

Regard. C’est son nom, dit-on.

 

 

Elle serpente, serpentine, la streetcar dernier modèle, alors que voyagent dans la tête de Louise des images moyenâgeuses de révoltes et de cathédrales en feu.

 

 

Historienne, Louise, car aimant l’odeur âpre du passé.

 

 

Louise est en retard, comme d’habitude, avec son éternelle difficulté à rouler tout droit d’un point à un autre. Louise aime la courbe. Les siennes sont parfaites. Quand elle arrivera tout à l’heure à Mende, chef lieu de la Lozère , en vallée du Lot, 11804 habitants, elle fera sensation, c’est sûr. Elle se coulera de sa streetcar, jambe première, escarpins, bermuda de velours rouge mode hiver 2007, et roses deviendront les joues du directeur des rénovations. Pas l’habitude, le pauvre, des femmes longues, rousses et belles, en streetcar rouge.

 

Mais, là, pour le moment, elle roule, la tête aux alentours de 1368…

 

 

Cette année-là,  le Pape Urbain V, d'origine Gévaudannaise, décide de la construction de la cathédrale. La guerre de Cent Ans vient juste de commencer et ne porte pas encore son nom (Louise rit et hausse les épaules, les mains sur le cuir beige du volant, ce genre de pensée l’amuse).  D’années en années, les hommes jours et nuits ont creusé, taillé, monté des pierres jusqu’aux cieux. Toute sorte de gens travaillait à ces gigantesques chantiers –c’est le grand siècle des cathédrales! -, des ouvriers employés à l’année mais aussi des journaliers, des gens de passages. Nombreux sont morts d’épuisement ou dans d’horribles accidents. C’était ainsi.

 

L’Emmuré de Mende vient sans doute de cette époque-là, l’époque où l’Inquisition  incorporait dans la maçonnerie des murs les hérétiques et autres contestataires…les analyses de laboratoire nous éclairerons sur la date exacte de sa mort…et s’il s’agit d’un homme ou d’une femme…Aujourd’hui, je ne ferai que constater, prélever… …mais… si tout cela n’était qu’un vaste canular ? Attention, vigilance, on ne s’emballe pas…mais pourquoi ce coquillage ? Rien à voir avec Compostelle ?… Et puis, ce coffre ? Peut-on l’ouvrir ? Tant de légendes sont nées d’un petit rien (soupir)…… Je verrai sur place, je verrai sur place, pas d’impatience…la cathédrale…

 

Détruite en grande partie durant les guerres de Religion, la grande cathédrale de Mende fut restaurée en deux étapes : au début du 17e siècle - et l’Emmuré pourrait-il être là depuis cette époque ? Ce serait plus étonnant ! -, puis, entre 1868 et 1906. Je ne crois pas que l’on ait pu emmurer qui ce soit à ce moment là, la mode en était plutôt aux coups d’épée et de révolver, mais, je ne dois pas bruler les étapes…

 

Je sais encore que la cathédrale sera, par la suite, enrichie de tapisseries d'Aubusson, datant de 1706, représentant des scènes du Nouveau Testament, et que la crypte de la cathédrale, dite de Saint-Privat, serait l'une des plus anciennes connues en France, III ème siècle, pas mal. Bon…on verra bien, on verra bien… En 2005, débute la troisième grande rénovation de l’histoire de la cathédrale. Une année plus tard, au fond d’une petite chapelle consacrée à st Martin, a été découvert l’Emmuré… (Regard au loin, au bout de la route, concentration sur le reste du trajet à accomplir)

 

 

 

 

Murmurent-ils les fantômes ?

 

 

 

Louise, garée sur le parking à droite de la cathédrale, encore assise au volant de la streetcar, colle son nez sur le pare-brise et penche la tête en arrière pour regarder les tours majestueuses, pointues jusqu’à transpercer le gris du ciel. Un homme petit et jovial, la trentaine bien sonnée et le cheveu rare, rose de confusion, mignon comme une sucrerie, s’approche et sourit. Sa main, tendue en avant par-dessus la vitre baissée de la portière, est ferme, courageuse, chaude. Louise ne fait pas attention au frisson qui la saisit, trop tendue vers l’énigme qu’elle doit dévoiler.

 

 

Mademoiselle Regard, dit le chef des rénovations le torse bombé, approchez, venez voir !

 

 

 

Elle s’approche, haut perchée pour mieux voir encore, craintive quand même, un homme est mort, là, emmuré, ses restes sont encore plein de vie, pour elle en tout cas, dont l’imagination galope plus vite que la consultation mentale de toutes les thèses et autres livres savants qu’elle a déjà parcouru.

 

Louise Regard est une très jeune diplômée, deux ans d’avance, hypokhâgne et khâgne au lycée Joffre de Montpellier, exception parmi tous, elle est reçue troisième au concours, agrégée à 22 ans, belle tête pensante, Louise, raffinement des traits et de la pensée. Elle enseigne à la faculté de Montpellier et à Paris 13, sourire éternel de ses étudiants, passionnés. Pour le moment, elle enseigne, plus tard, thèse terminée (Histoire et sociologie des sociétés secrètes en Languedoc au Moyen-âge), années d’enseignement rendus à l’éducation nationale, merci, bons et loyaux services, elle sera sans doute diplomate, c'est-à-dire, agent secret, pour un état ou pour un autre.

 

 

Approchez, approchez, venez voir ! répète l’homme

 

 

Les talons de Louise claquent sur les grandes dalles en terre cuite datant de la première reconstruction de la cathédrale, dix-septième …il fait froid et sombre à l’intérieur de la cathédrale, Louise serre son manteau violet contre elle, elle frissonne. Le poids de cette construction offerte à l’éternité l’oppresse.

 

 

C’est qu’il fait pas chaud, hein ? La route était pas trop mauvaise ? Vous venez de Montpellier ? Ça va mieux en bas, pas ce vent glacé et tous ces nuages gris, hein ? Quel sale mois de novembre par chez nous !

 

 

Le chef des rénovations se tord la bouche pour alimenter la conversation mais Louise ne dit rien, trop concentrée sur ce qu’elle doit découvrir pour pouvoir bavarder légèrement.

 

Il trottine près d’elle, parvenant à grand peine à s’accorder aux pas rapides de la jeune femme ; c’est qu’il s’essouffle rapidement, le chef des rénovations, il a pris du poids depuis qu’il vit en Lozère ! Amateur de gastronomie, célibataire et souvent désœuvré, il explore à fond les spécialités locales : l’aligot bien sur, ce plat hivernal que l’on retrouve aussi  en Auvergne, à base de pommes de terre et de tomme fraîche, mais aussi le petit salé aux lentilles du Puy, le veau marengo cuit dans sa sauce au vin blanc, avec des tomates et des petits oignons. Il goute à tout, à toutes les charcuteries -il raffole de fricandeau, se gave de saucisse sèche et de saucisse aux herbes-, et à tous les fromages, de la tomme ou Fédou, ce fromage de lait de brebis à pâte molle et fleurie… Il connaît tous les marchés, toutes les bonnes tables et tous les meilleurs producteurs de tout ce qui se mange et se boit à Mende, Florac, st Amans ou Marvejols !  Il ressemble d’ailleurs de plus en plus à un moelleux à la châtaigne, son dessert favori, qu’il aime déguster une à deux fois par semaine, accompagné de crème bien épaisse, arrosé d’un petit café et d’une liqueur de mûre. Il n’a pour seule compagnie qu’un vieil épagneul fatigué, laissé là par le locataire précédent, un voyageur parait-il, reparti vers d’autres horizons.  L’épagneul le regarde en soupirant, repose son museau entre ses pattes, déçu, sachant qu’après cette douceur suprême, son nouveau maître s’assoupira et oubliera la petite balade promise à travers les rues de la ville.

 

 

Dans la pénombre de la cathédrale, Louise écarquille les yeux pour mieux s’emparer de chaque détail. Elle voudrait passer plus de temps à admirer la vierge noire et les tapisseries, une autre fois peut-être.

 

Lorsque la faculté lui a proposé de se rendre sur les lieux, et qu’on lui a dit qu’il lui faudrait enquêter sur la découverte du squelette retrouvé intact entre les murs en rénovation de la cathédrale, elle a fait le tour de la question, elle a bien pesé les données du problème…Sans pouvoir ni vouloir se prononcer encore, Louise a ses intuitions… secrètement, elle pense que la clé de cette énigme se situe autour de 1380, au moment où une révolte d’une extrème violence éclate contre les duc d’Anjou et de Berry, alors très puissants au royaume de France puisque frères et tuteurs du roi Charles VI .

L’époque était rude et de nombreux contestataires ont été emprisonnés, pendus, brûlés vif, emmurés…. Jean 1er de Berry gouvernait alors tout le Languedoc. L’histoire officielle retient surtout son gout pour les arts et sa passion pour l’enluminure… c’est lui qui fit réaliser « les très riches heures du duc de Berry », ce superbe livre d’heures aujourd’hui conservé au musée Condé, à Chantilly. Mais, à l’époque en 1381 précisément, lorsqu’il est nommé lieutenant général du roi en Languedoc, le duc est pingre, avare et sa rapacité sera la cause de bien des malheurs. Le peuple, accablé par la famine et la peste, puis par les impôts prélevés sur le rien qu’il lui reste, va se révolter.

Plusieurs sociétés secrètes ont vu le jour en Languedoc et plus particulièrement en Lozère, entre 1375 et 1385, et tout cela avait finit par faire sourire Louise ;  elle avait en mémoire le best-seller américain récemment porté au cinéma, «  Le mystère de Leonardo »,  qu’elle avait lu l’été précédent sans en penser grand-chose de bon... Et maintenant, on n’allait quand même pas lui refourguer un autre saint graal !

 

 

 

Venez, c’est par ici, mademoiselle.

 

 

 La faconde du directeur des rénovations s’est calmée à l’approche du tombeau. Il a rattrapé Louise, et dans un dernier effort, se tient tout prés d’elle qui le dépasse d’au moins cinq centimètres. Ils échangent un long regard. Le vent qui s’engouffre de toutes parts, à travers les murs ici effondrés, siffle lugubrement ;  requiem pour un mort inconnu sans doute ou bien mise en garde pour ceux qui s’approchent. Louise l’avouera plus tard, à cet instant, elle eut peur. Jean-Noël Gance, le chef des rénovations, aurait pu la serrer dans ses bras, s’il avait su, mais…de toutes manières,  il se sentait trop mal dans sa peau et trop adipeux, pour oser pareille chose.

 

 

Les yeux verts perçants de Louise s’écarquillent plus encore, elle passe la main dans ses cheveux et les ébouriffe, geste qu’elle fait toujours dans des états particuliers de grande émotion. Le squelette est bien là, blanc beige de l’os, toujours encastré dans la terre épaisse mêlée de mortier, la main recroquevillée sur le cœur comme l’ultime souvenir d’un tableau célèbre, mais le directeur des rénovations, soudain, pousse un cri d’horreur et de surprise, plaque sa main sur sa bouche, Louise ouvre la sienne sans qu’aucun son ne puisse s’en échapper :

 

 

La tête du squelette a disparu, à sa place, s’ouvre un trou noir et béant, le coffre git ouvert à ses pieds, mais il est vide, l’étrange coquillage dont on a tant parlé n’est plus là, et plus étrange encore un petit lézard mort, noir et jaune a été déposé sur le radius droit de l’Emmuré !

 

 

 

 

 à paraître dans l'hebdomadaire La Lozère Nouvelle et à suivre...12 auteurs écrivent cette histoire basée sur la révolte des Tuchins.

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