Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Richardson au Madisson

14 Janvier 2009 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

Vie quotidienne n°5

 

 

Richardson a 19 ans. 37 aussi. Il fête son anniversaire tous les 36 du mois. Sa mère, elle a 97 ans et plus toute sa tête, la pauvre. Richardson regarde ses mains croisées au dessus de son assiette.


Comme il est seul dans un village au fond du monde, il s’imagine une sœur, des neveux, plein –il ne dit jamais combien exactement, mais quand il les réunit, il y en a partout autour de lui. Il fait le geste, autour de la table, bras tendus, main ouverte. On les voit, tous ses petits neveux, assis en cercle et qui regardent leur oncle avec tout l’amour et l’admiration qui lui réchauffe le cœur.


Le cœur, il le dit lui-même, il l’a très gros. Les soirs de ses anniversaires, il fait des choses extraordinaires. Au restaurant aujourd’hui, il s’est assis à une table, avec des inconnus. Il les a invités à son anniversaire de ce 13 janvier 2009. C’est lui qui règlera l’addition.


−Prenez ce que vous voulez, même du champagne, j’ai de quoi payer ! Champagne !


− Champagne ? Au Madisson, ya que du vin, mais de toutes les couleurs.


− Donnez moi le meilleur en noir et en blanc.


­− Du vin noir de St Chinian et du blanc de Picpoul, ça vous ira ?


− Très bien, très bien et avec ça, trois steak de taureau, j’aime ça, la viande et c’est mon anniversaire !


− La cuisson ?


− Un à point, l’autre saignant et le troisième bien cuit. Sans accompagnement, la viande, c’est bon et j’aime ça.


Les invités choisissent, il leur fait prendre d’autres choses, qu’ils ne veulent pas forcément, ils y croient à peine que Richardson paiera l’addition. Ils doivent se dire, que de ce type, ils finiront bien par s'en dépatouiller !


Richardson fume des cigarettes et interrompt les conversations. Il énerve. Il sort et puis il revient en chantant des cantiques. Il est heureux, ce soir, Richardson. C’est son anniversaire et c’est lui qui décide.


Dans trois jours, il réalisera son rêve. Il part à Tahiti grâce à Madame Karambeu, celle qui a des jambes aussi grande que moi. Il a dit son nom au téléphone, un jeu télévisé, et il a gagné ! Adriana dans tous ses rêves !

Dix mille euros pour les neveux, Tahiti, un gâteau d’anniversaire au Madisson et la fête pour sa vieille mère.


− Elle vient aussi à Tahiti ?


− Eh, oui ! On passera deux mois à Tahiti, tous les deux. Mes onze frères et sœurs sont bien contents pour nous.


− Elle n’est pas trop âgée pour voyager si loin ? Plus de 24 heures d’avion…quand même !


− Pensez-vous chez nous, les femmes elles sont costauds ! Je sors fumer, excusez-moi.


Richardson Jackson, c’est un bien joli nom. Un nom de personnage, un nom de film ou de livre, un nom de chanteur de gospel, de rythm’ and blues, de rock, de jazz.


− J’ai payé l’addition, vous prenez autre chose ?


Les invités ne sont plus très sûrs à qui ils ont affaire. Un menteur ou un désespérément seul, ou bien les deux ?


On s’imagine une vie et on travaille dur pour la réaliser, on s’acharne. Lui, Richardson, il en invente deux ou trois par soir et c’est comme ça!


Son métier, c'est tréfileur et ça, ça ne s’invente pas. Il fait des fils, des bobines de fils, des bobines géantes de fil de fer et d’acier. C’est lui qui construit l’acier des chantiers et il ajoute, riant à pleines dents :


− Sans nous, les maisons, elles tomberaient !


Et il en a des étoiles dans les yeux ! Je sors fumer, excusez-moi.


Les invités reprennent leur conversation. Ils étaient là pour travailler, c’est foutu. Ils s’étaient donnés rendez-vous dans ce restaurant pour être tranquilles et pour discuter de deux ou trois projets, c’est à l’eau.


Richardson revient. Moi, je dis, dans la vie, il y a : un, le travail, deux, le respect et trois, l’amour. Les invités font des apartés. Les bouteilles blanches et noires sont vides. L’addition est payée. Un ‘tit café, c’est moi qui offre dit un invité, gêné que Richardson ait tout payé. Un ‘tit café ? dans l’œil de Richardson, une inquiétude. Où doit-il aller, les poches vidées par son anniversaire, le cinquième cette année ? Dans quelle nuit ? Vers quelle solitude ?

Les invités se lèvent. Ils sont trois, avec lui, ça fait quatre. Richardson essaye de retenir tout le monde à table, encore un peu. Il raconte des histoires, des blagues, des rébus, propose des énigmes à résoudre. On se rassoit pour lui faire plaisir, après tout, un anniversaire, ça se fête !

Voilà. Richardson a dit toutes ses blagues. Il reprend au début, les invités sont fatigués, il faut rentrer.


Sur le pas de la porte, dans la lumière du Madisson, les invités font un cercle, à quatre, avec Richardson qui a froid, il grelotte. C’est qu’il vient de loin, il est né ailleurs, dans un pays où il fait aussi chaud qu’à Tahiti avec Adriana Karembeu, sa mère de 97 ans, les fils d’acier et le banquier qui a versé sur son compte au moins 10 000 euros, c’est vous dire.


Bonsoir, Richard, que la nuit te soit douce, qu’elle te berce un peu, qu’elle te sourit dans ton sommeil. Demain, il faudra se lever tôt, le patron, il n’est pas commode, et les ouvriers, tes collègues, ils rigolent, ils se marrent comme des baleines, à la face de tes rêves.


 

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article