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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

Vie quotidienne 3

6 Décembre 2008 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

(mars 1987, sur la route nationale 113, entre Carcassonne et Barbeira.)

 

 

Il était vieux l’homme. Un pauvre manteau sur le dos, un pardessus gris, éliminé, avachi.

 

Il était vieux l’homme. Et pauvre.

 

Ses vieux cheveux gris pendaient sur ses épaules.

 

Il devait venir de loin.

 

Il portait des tongs de plastique noires, des chaussettes beige ou grises, un pantalon trop court qui dépassait à peine du manteau trop long. Il était vieux, il attendait le bus.

 

J’étais dans ce bus, assise.

 

Le bus s’est arrêté, les portes en soufflant se sont ouvertes.

 

J’ai vu l’homme s’approcher.

 

Ses yeux sont bridés, il vient de loin, de Chine, du Viet-nam, de loin. Il sourit. Il demande à monter dans le bus.

 

J’oublie la pluie : au dehors du bus, il pleuvait.

 

L’homme avait une baguette de pain sous le bras. Il la portait comme on la porte ici. Il connaissait le geste.

 

L’homme souriait, souriait, implorait du regard, mais je ne sais pas pourquoi, le chauffeur du bus criait.

 

Il criait, allez, rentre chez toi.

 

Oui, je suppose que c’est cela que l’homme voulait aussi, rentrer chez lui, poser la baguette de pain sur la table de la cuisine, sécher ses cheveux, changer de vêtement, tourner le bouton de la radio, faire du café au lait, faire des tartines avec la baguette, s’asseoir et laisser venir en lui la chaleur et le bien-être.

 

Dans le silence de l’autobus, nous étions cinq ou six passagers à peine, le chauffeur a crié encore une fois, la bouche grande ouverte : rentre chez toi ! Et il a démarré.

 

Le vieil homme a baissé la tête, et le bus l’a laissé là, sous la pluie, manteau épuisé, baguette sous le bras.

 

 

 

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