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Anne Bourrel, auteur La Manufacture de livres

l'été 78

20 Septembre 2008 , Rédigé par anne bourrel écrivain pop

 C’est au journal de 20 heures qu’ils l’ont annoncé.

Dans la région de Tarragone, en Espagne, disait la voix du journaliste qui annonçait les titres, et il y avait des centaines de morts.

Ma grand-mère Angeline, toujours prompte à réagir, avait serré son mouchoir contre sa bouche et s’était écriée « Oh, non ».

On était à table, en demi cercle devant Patrick Poivre D’Arvor aussi pâle que nous cinq, mon père, ma mère, mes grands-parents et moi. On s’est tous regardé, incrédules, atterrés. L’espace d’un instant, le silence a grossi comme une bulle et on s’est mis à flotter dans notre peur.

Ce type en gros plan sur fond orange fauve, dont on se sentait ce jour-là entièrement dépendre, s’est alors jeté à toute vitesse, sur la dépêche qu’il venait de recevoir. Puis, une carte de la région orange, bleue et jaune occupa tout l’écran. Avec sa voix par-dessus. On s’est encore regardé, ma grand-mère plus pâle que jamais, a dit : « C’est là ». Mon grand-père et mes parents trouvaient que c’était absurde, qu’est-ce qu’ils seraient allés faire dans CE camping-là, précisément ce camping-là ?

- «  Chut, on écoute ce qu’il dit » ordonna mon grand-père.

Nos cinq paires d’yeux se rivèrent de nouveau sur l’écran, avalant chaque mot de la bouche de Patrick Poivre D’Arvor :

« -…c’est un camion citerne chargé de propylène qui a explosé aux environs de 15 heures. Le camping était complet et c’était là-bas l’heure de la sieste. Les premiers témoignages des rares survivants sont effroyables, un souffle comparable à une explosion atomique…des automobiles, des caravanes, des hommes, des femmes, des enfants soufflés vers la mer ! Un cratère d’une vingtaine de mètres de diamètre…et puis  vous l’imaginez, des réactions en chaîne, c'est-à-dire des explosions de bouteilles de gaz butane dans les caravanes, dans les tentes, aggravant et incendiant ceux qui avaient été épargnés. Tout s’est donc passé, je vous le rappelle près de San Carlos de la Rapita, vous le voyez, dans le camping de … » *

 

Ma mère me prit sur ses genoux et me serra dans ses bras jusqu’à m’étouffer. Mes deux grands-parents restèrent silencieux, les mains posées à plat sur la table, de leurs yeux baissés coulaient les premières larmes. Je me souviens, la nappe était blanche et rose à carreaux.

Mon père s’est levé d’un bond, il a couru vers le téléphone, il est aussitôt revenu s’asseoir, la tête dans les mains. Il ne savait qui appeler, à qui demander qu’on ne lui annonce pas la mort de son frère et de sa belle-sœur, brûlés vifs sous leur toile de tente.  





* Archives sonores de l’INA, ina.fr, 11 juillet 1978, la catastrophe de Los Alfaques.

 

 

 

 

Anne Bourrel, juillet 2008

Illustration, coin-coin, Isabelle Marsala
publié dans le webzine "autour des auteurs", septembre 2008 

 

 

 

 

 

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