Quand j’avais quatorze ans, je suis tombé dans le canal avec ma mob ! AAhh ! Dans le canal, avec ma mob… Il faisait nuit, j’y voyais rien, et puis la route a tourné, y avait des gens en plein milieu de la route, ils allaient à la fête, comme moi, hop ,virage dans la nuit, plof, dans le canal, les gens ont accouru, y en avait qui riaient, les plus jeunes, moi, j’ai eu froid, dans le canal, j’ai vite lâché la mob, l’odeur, pouah, du canal et cette eau noire, ai pas demandé mon reste, aussitôt tombé dans l’eau, aussitôt remonté et tiré par les bras par tous les gens qui allaient à la fête. Waow. Quand j’y pense, j’en reviens toujours pas. Et tu sais, la mob, dans le canal, elle y est toujours, ça fait vingt cinq ans maintenant, et j’en suis sûr, qu’elle y est toujours ma mob, dans le canal.

Dans le delta du Rhône, roman, travail en cours (résidence à la Laune, au diable Vauvert, septembre 2007)

Un jour, j’ai perdu mon nom…et depuis, je m’appelle Ibrahim. J’ai choisi ce nom pour moi-même : Ibrahim ! Ça laisse songeur…on dirait un nom-fleur.

 

 

Je suis Ibrahim des couloirs vides de l’aéroport. Je suis vieux. Les couloirs sont jaunes.

 

 

J’ai vu des hommes avec des barbes et des djellabas, courir armes au poing. Ils criaient « Allah, Allah Akbar » mais ils avaient les sourcils froncés et la bouche mauvaise.

 

Mon Allah, n’est pas le même, le mien me dit : Ibrahim, marche dans les couloirs de l’aéroport, Ibrahim, paix en ton cœur !

 

 

Ibrahim ! Ibrahim ! Souffle le vent dans l’aéroport d’Alger, Ibrahim, tu es bien plus que toi-même, homme né de la souffrance des hommes ! Ibrahim, ton destin te pèse !

 

 

Un jour encore, j’étais dans les toilettes de l’aéroport et j’ai regardé dans le miroir.

 

 

J’ai vu mon visage et j’ai compris qu’il ne m’appartenait pas.    

 

 

J’ai vu au-delà de mon visage, tous les visages de la vie et j’ai compris le fil ininterrompu du temps.

 

 

Et puis, un jour, un homme armé m’a tiré dessus. Cet homme ressemblait à un rhinocéros, un gros type bien nourri de l’armée de chez nous. Al-djezira ! Al-djezira, je suis mort dans les couloirs jaunes de l’aéroport !

 

 

Libre de toutes les vies, demain, peut-être, je renaîtrai dans un pays apaisé, avec une histoire d’homme simple et amoureux ! Quand on a connu le pire, on a droit au meilleur, n’est-ce pas ?

 

 

Ou bien, je resterai mort, mort et sans matière, et je me contenterai de cette éternité blanche, dans l’éther lumineux.

publié dans le magzine littéraire de "Autour des auteurs", cf lien à gauche de la page

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