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Vers midi, quelqu’un a frappé à ma porte, j’ai toujours aimé les visites, et c’est donc le cœur léger que j’ai ouvert. Mais l’inconnu ne m’a pas inspiré confiance. Un air lugubre, les joues creuses et à la main, une Bible. Je me suis dis, encore un de ces témoins, un de ces apôtres, un de ces mormons qui voudrait faire du commerce avec Dieu. J’ai annoncé la couleur d’entrée, crâneuse : Rangez ça, mon bon monsieur, ici, on est athée, agnostique ou païen, selon l’humeur, rangez ce bouquin, au revoir, bon vent. Il a apprécié mon mauvais humour à sa juste valeur, me jetant un regard las. Il a tordu sa bouche aux lèvres fines, étonnamment rouges et dans une sorte de sourire, m’a dit, avec une voix, mon Dieu, glacée : ne vous y trompez pas, je ne viens pas faire des boniments, je suis votre mort.

 

J’ai vu dans ses yeux que ce n’était pas de la rigolade.

 

Je suis tombée, évanouie, oh, quelques secondes à peine, sur le sol dur et froid, et quand j’ai ré-ouvert les yeux, le type se tenait toujours devant moi, mais il avait rangé son vieux bouquin quelque part, ou peut-être l’avait-il fait disparaître (la mort est-elle magique ?).

 

J’ai aussitôt senti mes membres se solidifier, mes bras, de la pierre, ma tête, du marbre. Au loin, j’ai entendu jouer des trompettes, un air cubain que je connaissais bien. La musique s’est rapprochée, ils étaient tous là, Ruben Gonzales au piano, Ibrahim Ferrer qui chantait... L’homme aux joues creuses, Ma Mort, m’a enlacée et nous avons dansé la plus dingue, la plus envoûtante des salsa.

 

 Je suis parvenue à chuchoter à l’oreille du type : alors, ça y est, je suis morte ? Presque, il a répondu, avec sa bouche froide comme un frigo, ce n’est que l’antichambre.

 

Le reste est moins drôle. Il m’a fallu assister aux pleurs des amis, aux sarcasmes des croque-morts, à la douleur des proches, à l’indifférence de bons nombres de vivants. Je passerai sur ces détails.

Le plus terrible, c’est d’être sans voix. Ne plus pouvoir se mêler à la conversation, ajouter son grain de sel, corriger les erreurs dans les dates, faire sourire avec un jeu de mot, rire à gorge déployée. Je le regrette : toutes les voix se sont tues et il n’y a plus rien que l’infiniment bleu gris de l’eau.

 

 

 

 

photographie: paul-eli rawnsley

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un jour, j’ai perdu mon nom…et depuis, je m’appelle Ibrahim. J’ai choisi ce nom pour moi-même : Ibrahim ! Ça laisse songeur…on dirait un nom-fleur.

 

 

Je suis Ibrahim des couloirs vides de l’aéroport. Je suis vieux. Les couloirs sont jaunes.

 

 

C’est la nuit et il fait froid l’hiver dans un aéroport. J’ai les pieds enveloppés de chiffons, j’ai le crâne qui gratte, derrière les oreilles, dans la nuque, partout. J’ai des poux, et de la vermine dans mon pantalon, je pue. Ah ! Ah ! Que je pue !

 

 

Je marche dans les couloirs vides de l’aéroport d’Alger, la nuit, il n’y a personne, je crie mon nom, Ibrahim.

 

 

 J’habite ici. C’est chez moi ici.

 

 

Je ne me souviens plus comment j’y suis arrivé. J’ai presque entièrement perdu la mémoire. Il n’en reste que des lambeaux.

 

 

Je suis sans nom et sans mémoire. Je m’appelle Ibrahim et la nuit comme le jour, je marche dans les couloirs de l’aéroport d’Alger.

 

 

Le jour, je vois des hommes, je vois des femmes et quelques enfants. J’aime les enfants mais ils me font peur. Leur souffrance réveille la mienne.

 

 

 Je m’appelle Ibrahim. Ibrahim l’oublié. Ibrahim le très seul. Est-ce que j’existe, seulement ?

 

 

La terre a tremblé. J’ai entendu des grondements, j’ai vu des éboulements, de la boue. Il y a eu des cris. Des morts sont passés devant moi sur des lits à roulettes.

 

 

J’ai vu des hommes avec des barbes et des djellabas, courir armes au poing. Ils criaient « Allah, Allah Akbar » mais ils avaient les sourcils froncés et la bouche mauvaise.

 

Mon Allah, n’est pas le même, le mien me dit : Ibrahim, marche dans les couloirs de l’aéroport, Ibrahim, paix en ton cœur !

 

 

J’ai vu le printemps pousser sur les pistes d’atterrissage. J’écoute les langues étrangères, je vois les yeux des enfants. J’ai froid. J’ai soif. Je bois de l’eau chaude dans les toilettes, quand tout le monde s’en va. Je pue trop pour parler à quiconque. Je me nourris des morceaux de choses que les gens laissent.

 

 

Pourtant, je pourrais me souvenir, si j’essayais. Ai-je été enfant ? Ai-je connu l’exil ?

 

 

Un jour, je me suis assis pas terre et j’ai pensé. J’étais à l’école –y ai-je donc été ? – et en rentrant, le soir, je…il faut que je me souvienne. En rentrant le soir, il faisait beau, c’était le printemps, il y avait deux autres enfants. On courait. On courait et derrière nous, couraient deux hommes.

 

 

Assis pas terre, j’ai pensé, j’ai pensé…ces hommes, c’étaient deux gendarmes français. C’était la France  ; mais moi je n’étais pas français, pas tout à fait. On courait et je suis tombé et les gendarmes m’ont arrêté. Ils m’appelaient par un autre nom. Je ne vois plus que les initiales : L.B.

 

 

Ils criaient. Je ne sais pas ce qu’ils criaient.

 

 

J’avais fait quelque chose de mal, mais quoi ? Mes camarades s’étaient enfuis, je suis tombé. Les gendarmes ont crié, ils menaçaient de me battre et ils disaient, ça, je m’en souviens : sale môme, sale bicot, ici c’est la France , on va t’apprendre à la respecter ! Je m’en suis souvenu tout d’un coup.

 

 

Ils m’ont fait passer devant un groupe d’hommes muets en costumes sombres. Puis, ils m’ont emmené jusqu’à chez moi – mais où ? Ma mère a pleuré, a supplié à genoux qu’on nous pardonne, que j’étais jeune, que je ne m’étais pas rendu compte. Le gendarmes ont dit, ça ira pour cette fois, mais on a l’œil sur vous, tenez-vous tranquilles et faites obéir vos enfants.

 

 

 

Un jour, je me suis couché par terre et j’ai réfléchi à ce souvenir. Le seul qu’il me reste entre les lambeaux de ma mémoire. J’ai réfléchi longtemps et j’ai fini par me souvenir de tout. Et alors j’ai ri, j’ai ri ! On n’avait jamais vu un rire comme ça dans l’aéroport d’Alger. J’ai ri dans tous les étages, j’ai ri, j’ai ri dans tous les visages, j’ai ri dans tous les avions qui décollaient pour aller partout ailleurs.

 

 

Voici ce dont je me souviens :

 

A la sortie de l’école, ce jour-là, il y avait un attroupement devant le monument aux morts. Je sais pas où c’était mais ça n’a pas d’importance, c’était chez moi. Mes amis et moi, on s’est approché et on a demandé aux badauds, alors qu’est-ce qu’il se passe ?

 

 

C’est le préfet qui vient honorer la mémoire des soldats de la guerre !

 

 

Alors, ah, j’en ai ri, si fort quand je me suis souvenu ! J’ai pris des œufs dans le panier d’une femme qui se tenait tout près de moi et je les ai lancés à la tête du préfet ! Ça a dégouliné sur son œil, il ne voyait plus rien, ça coulait sur son costume, gluant, baveux et jaune ! Moi, j’ai couru, je suis tombé.

 

 

Je m’appelais L.B.

 

Comment je suis arrivé ici, dans l’aéroport d’Alger ?

 

C’est ma mort qui m’y a poussé.

 

 

Un jour encore, j’étais dans les toilettes de l’aéroport et j’ai regardé dans le miroir. D’habitude, jamais je ne regardais mon visage. Je jetais plutôt un coup d’œil rapide derrière moi, sur les portes fermées des toilettes, alignées les unes à côté des autres. Mais cette fois-là, je me suis bien regardé.

 

 

J’ai vu mon visage et j’ai compris qu’il ne m’appartenait pas.     

 

 

J’ai vu les rides, les creux, l’ourlet d’une bouche et les dents jaunes, jaune le fond de l’œil, hirsute la barbe, épars les cheveux gris et trop longs.

 

J’ai vu au-delà de mon visage, tous les visages de la vie.

 

 

J’ai vu les yeux d’un homme jeune qui mangeait une fleur, j’ai vu les yeux d’un nouveau né qui avaient la profondeur du temps. J’ai vu demain, quand je serai mort et je me suis senti heureux.

 

J’ai compris le fil ininterrompu du temps.

 

 

 

Ibrahim ! Ibrahim ! Souffle le vent dans l’aéroport d’Alger, Ibrahim, tu es bien plus que toi-même ! Ibrahim, homme né de la souffrance des hommes, Ibrahim, ton destin te pèse !

 

 

 

Et puis, un jour, ma mort est arrivée. Hop, envolé, Ibrahim ! Un homme armé m’a tiré dessus. Cet homme ressemblait à un rhinocéros, un gros type bien nourri de l’armée de chez nous. Al-djezira ! Al-djezira, je suis mort dans les couloirs jaunes de l’aéroport !

 

 

 

Je suis libre de toutes les vies, je suis gai, je danse, je m’appelais Ibrahim, j’avais oublié mon nom véritable, L.B. Maintenant, je m’en souviens. Pour la première fois depuis toujours, je suis heureux ! Demain, peut-être, je renaîtrai encore, dans un pays apaisé, avec une histoire d’homme simple et amoureux ! Quand on a connu le pire, on a droit au meilleur, n’est-ce pas ?

 

Ou bien, je resterai mort, mort et sans matière, je me contenterai de cette éternité blanche, dans l’éther lumineux.

 

 

 

(photo Paul-Eli Rawnsley

nouvelle publiée en version courte

dans le magazine en ligne de « autour des auteurs », numéro zéro)

 

 

 

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