Un appartement, une table est dressée. Au total, six personnes.
Ils se saluent joyeusement, s’embrassent, déposent leurs manteaux et leurs écharpes sur les bras de la maitresse de maison.
La musique, très forte couvre presque entièrement leur voix. Ils marchent vite et à petits pas, ce qui leur donne un air d’acteurs de films muets.
Noir.
Les mêmes, attablés. La musique a cessé.
L’un des quatre couples apparaît plus nettement que les autres. Il s’agit d’Aline et Albert assis l'un à côté de l'autre.
SUZANNE à ALINE :
Et vous, vous faites quoi dans la vie ?
ALINE
Je suis écrivain
SUZANNE
Ah ! E-cri-vain ! Oh ! Comme c’est bien, c’est extraordinaire.
JEAN-JOHN
Et vous écrivez quoi ?
PHILIPPE, qui ne s’en remet pas
Aaah ! Ecrivain, ooh !
VIRGINIE
Très bien, très bien…
JEAN-JOHN :
Et vous arrivez à en vivre ?
ALINE
Non, mais j’ai un autre métier.
PHILIPPE
Ah, oui, lequel ?
Sourires de tous
ALINE
Eh bien, je suis putain.
Les sourires tombent.
JEAN-JOHN
Vous plaisantez ?
ALINE
Non. Je suis putain à mi temps, deux ou trois après-midi par semaine, c’est selon.
SUZANNE horrifiée
Vous faites le trottoir ?!
ALINE
Je l’ai fait au début, quand j’écrivais encore de la poésie mais avec le roman, non, je ne prends que les clients de mon choix, sur rendez-vous. Des messieurs très bien, plutôt fortunés, un peu dans votre genre, Jacques.
JACQUES
Oh ! Mais c’est fou ! Et comment vous…
ALINE
Oui, c’est fou mais vous savez, c’est bien payé et ça me laisse du temps pour l’écriture.Et puis, en passant du côté commerce de luxe, je peux pratiquer le free sex, c’est encore mieux payé, donc, deux clients par semaine, et ça suffit. Je vais bientôt pouvoir me décrire comme une vieille pute à la retraite !
SUZANNE
Free-sex, c’est quoi ?
ALINE
Eh bien le contraire du safe sex. No condom, pas de préservatif, c’est ce qui paye le mieux, vous savez, en ces temps de crise…
…long regard de tous les convives.
PHILIPPE
Et vous, Albert, vous acceptez facilement ?
ALBERT
Oh, oui, vous savez, nous avons trois enfants à nourrir alors, avec l’écriture, il faut se serrer les coudes.
PHILIPPE
Se serrer les coudes ?
ALBERT
Oui, se soutenir, et moi je soutiens ma femme à mille pourcents ! Mille pourcents !
PHILIPPE
Mais enfin, vous n’êtes pas dégouté quand elle revient auprès de vous ?
ALBERT
Ah, ça, non, ma foi, une bonne douche et plus rien n’y parait ! Elle est comme neuve ! Et hop ! Et, surtout, ça ne la fatigue pas trop. Parce qu’à l’époque où je l’ai connue, voyez-vous, elle enseignait dans un collège alors, vous savez, là, c’était dur. Surtout avec les collègues et la hiérarchie ! De vrais teignes !Parce qu’avec les enfants, ça se passait pas trop mal, pas vraie, chérie ? Bon, bien sûr, ils n’avaient pas envie ni besoin, soyons honnêtes, d’apprendre quoi que ce soit de ce qu’elle devait leur enseigner. Maintenant, au moins Aline gagne bien sa vie et elle fait plaisir à ceux pour lesquels elle travaille. N’est-ce pas chérie ?
ALINE
Tout à fait, mon amour, tout à fait.
Silence des convives, tous se mettent à manger en silence, le nez dans leurs assiettes et je me demande bien pourquoi.
Noir.